Margherita perd la parole et retrouve l’écriture

Margherita à Francesco di Marco, Florence, 20-2-1388 [D.1089/1, 9302781]

 Cette lettre s’insère parmi les plus de 400 lettres qui subsistent des échanges directs entre les époux Datini durant les périodes où ils se partageaient entre leurs résidences de Prato et Florence, tout en organisant un flux croisé d’informations, admonestations et requêtes, doublé d’expéditions récurrentes d’aliments, textiles et objets divers, pour assurer à la fois la gestion domestique et préserver leur capital matériel et symbolique. Contrairement à la situation la plus courante dans les années suivantes, Margherita se trouve alors dans la métropole toscane, tandis que Francesco s’est éloigné de son agence pour mieux surveiller le chantier de construction de son palais à Prato. Lui a dépassé la cinquantaine, elle n’a pas encore atteint la trentaine. L’inégalité liée au genre, à l’âge et au droit qui les place dans un rapport hiérarchique est explicitement évoquée par la lettre. Mais Margherita, issue à la différence de son mari de familles florentines anciennes, surtout en ligne matrilatérale, est décidée à jouer pleinement son rôle de maîtresse de maison (massaia) et à ne pas se laisser bousculer à l’intérieur de cette sphère délimitée d’activités liées à la nourriture, à la garde des biens, à la santé et à la réputation. Ses ressources rhétoriques n’égalent pas celles de son mari, habitué à diriger toute une clientèle sociale, et son langage présente davantage d’échos de l’expression orale. Elle peut néanmoins se permettre un ton très direct, dans la mesure où elle met constamment en avant son souci de se sacrifier aux intérêts de son mari. Margherita avait de fréquents problèmes de santé (dont l’accident vasculaire ici narré), ne put jamais donner de descendance à son mari, était parfois fatiguée d’entretenir pour lui des relations utiles de sociabilité avec les femmes des notables de Florence et de Prato1 et de subir ses fréquentes récriminations, mais elle lui donna de multiples témoignages de son engagement à son service.

 Le document a été retrouvé au début des années 2000 par Jérôme Hayez dans le fonds des Ceppi (fondation héritière de Francesco), où il s’était égaré entre le XVe et le XVIe siècle. Il apparaît comme le plus ancien parmi la dizaine ou vingtaine de lettres autographes de Margherita, sur les quelque 250 conservées avec sa souscription, et plusieurs années sépare cette première missive des autres, écrites par elle dans les années 1394-1395 et 13992. Elle témoigne ainsi d’une histoire d’alphabétisation d’autant plus compliquée que Margherita était issue d’une famille où les filles recevaient habituellement une instruction élémentaire, à en juger par les lettres de sa mère et de sa sœur Isabetta. Elle avait donc sans doute commencé à écrire dans son enfance, n’avait peut-être plus du tout pratiqué pendant une quinzaine d’années, si l’on en juge par l’aspect particulièrement chaotique du document (avec des lignes divergentes, des confusions et oublis de caractères, de nombreuses ratures et des taches qui font de cette missive l’un des témoignages les plus éloquents sur la maîtrise très imparfaite de l’écriture par certains scripteurs occasionnels). Dans les années 1390 elle dira de fait encore qu’elle « apprend » à écrire avec l’encouragement du notaire ser Lapo Mazzei, ami et conseiller de Francesco3. Et plus tard en 1399, lors de sa pratique plus fréquente de l’autographie, elle semble être stimulée par la présence du petit Piero di ser Lapo Mazzei, qui apprend à ses côtés4. En tant que femme, elle ne pouvait communiquer directement qu’avec un cercle limité de parents, d’amis proches et employés de son mari, et avec les femmes de quelques notables de Florence, Prato, et d’autres villes voisines. Sa pratique habituelle consistait à dicter son courrier à un employé de boutique ou autre proche de Francesco, car le foyer domestique fonctionnait en symbiose avec le comptoir local de Francesco et le secret des affaires (ou la privacy) était plutôt assuré à l’échelle de la maisonnée-clientèle que de l’individu membre du foyer. Le manque de disponibilité du personnel en ce jour de février 1388 l’a sans doute incitée à tenter de retrouver une expression écrite qu’elle avait abandonnée depuis longtemps.

Jérôme Hayez, juillet 2018

1 . J. Hayez, « Le rire du marchand. Francesco di Marco Datini, sa femme Margherita et les ‘gran maestri’ florentins », dans I. Chabot, J. Hayez, D. Lett (éd.), La famille, les femmes et le quotidien (XIVe-XVIIIe siècle). Textes offerts à Christiane Klapisch-Zuber, Paris, 2006, p. 430, 444-446.

2 . Pour une tentative de recensement des lettres autographes de Margherita, et sur la diversité des modalités de la communication avec Francesco, entre lettres écrites par elle ou plus souvent sous sa dictée ou à sa demande sous son nom, lettres d’employés de Francesco contenant également des passages écrits pour Margherita, ou l’inverse, lettres plus collectives et lettres plus personnelles, voir A. Crabb, « ‘If I could write’ : Margherita Datini and Letter Writing, 1385-1410 », Renaissance Quarterly, 60 (2007), p. 1170-1206.

3 . C. James, « A Woman’s Path to Literacy : The Letters of Margherita Datini, 1384-1410 », M. Cassidy-Welch, P. Sherlock (éd.), Practices of Gender in Late Medieval and Early Modern Europe, Turnhout, 2008, p. 50, 52-55.

4 . Crabb, « ‘If I Could Write’… », p. 1195-1196, 1199.

Photo et transcription
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