[recto]

[main de Margherita]

 

  Al nome di Dio, amen(a).

 

 Io riceveti tua letera, la quale vidi vole[n]tieri e manderoti quelo che tu mi mandi a chiedere, ma ch’io abi per chui, chome per [= che] marvolentieri te le mando, ché ài iscielto uno bello tenpo a murare(b). Se ne dovese perdere(c) (?) la vita, io ti(d) dirò (e) i[l](f) vero e senpre òri [= òti] deto. E’ mi pare che tu abi(g) preso asa’ chativo partito di stare chostì per questo tenpo, ch’è chosì chagionevolle ch’à l’uomo asai che vivere chon questo tenpo, esendo di Quaresima. Anche io vore’ che Dio faciese tanta grazia che io mi churari [sic] pocho di me(h) chome altri di me. Tu mi intendi. Io ti vego istare senpre i[n] chapelina ne la corte, a l’aqua e al vento. Tui [sic] no[n] te n’avedi(i). Quando tu averai la prieta i[n] chapo, alota tu prometerai a santo Antonio e an tuti santi, e vorai pure fare lieto chi mal ti vorà e tristo chi ben ti vorà. Tu ti sara’ senpre Franciescho, e tristo cholui che n[e] perde lel [sic] miglia per soldo, ché tu(j) sè di quegli. I’ ò paura che chotesta chasa no[n] sia quela chasa che gasti l’anima che al chorpo ne dà(k) pocho riposo e darai [sic] mai né a vita né al morto ch’ela t’à fata perdere ongni chonoscimento. E be∙ llo chonosci, e sai quanto bene ti mete lo stare, ma chosì se ne va i[l](f) tenpo di domane ne l’atro, e tuto ti torna magiore pena.

 Io no[n] vo più dire, ch’io sone uno(l) pocho adirata per bene di te. Io ti priego che tu no[n] vogli esere senpre micidiale(m) di te che tu ti sapi bene gove[r]nare e stieti a vivere in chapo, che è tenpo molto chagionevole a chi à ‘vuto difeto(n) chome à’ ‘uto tu, e diciolo el maest[r]o Giovani. E tienti an mente che tu ti sa[l]vi il(f) chapo a mesanote. E dichono e medici che no[n] fui [sic] mai più chagionevole tenpo che è uanno. Tu sè savio e sai quelo che tu t’à’ ‘ fare(o), ché tu no[n] sè uno fan-c[i]uilo [sic], ch’è uno buono peso che tu usci[s]ti di manavolderia. Ma s’io l’avesi a fare o avese podere sopra a te chome tu à’ ssopra a me, ti darei uno manolvaldo, e averestiene alchuna(p) volta bisongnia. Io chredo che chostoro v’avesano avisati chom’io ebi male, chome per [= che] la letera che(q) riceveti da te tu no∙ ne fai me[n]sione niuna. Sone molto maravigliata, chome per [= che] pocho me ne churo per me. Perr ave[n]tura no[n] te l’averano iscrito, chome [che] io il diciese a Iachopo da Sa[n] Donino il(f) dì che tu ti partisti quinci(r). Sai(s) ch’io ti disi(t) la matina che io [non] mi sentivo(u) chosì bene. A le 22 ore mi vene uno grande acidente(v), ch’io ero in sala, e fecimi Idio tanta granzia [sic] che io pote’ chiamare. Perdeti la favela e ongni sentimento, e chosì istenti i[n]sino a(w) la groza. Die’ gra∙ mani[n]cholia a tuti chostoro che bene mi volevano(x). Mai non credetti morire senone alatta (?) [= alotta], chome [che] sarebe istato il mio melglio, chome ch’è tropa iscura morte a morire chosì di subito. Idio ne gardi me e chi(y) bene mi vole, chome che sarà gra[n] bene de l’anima mia. Piacia(z) (?) a Dio che cho[sì] sia ! Io tri piego(aa) [sic] che tu torni il(f) pi’ tosto che tu puoi(bb). Se no[n] fose q(u)esto tenpo, no∙ me ne churerei. Tuti chostoro istano bene.

 La Bartolomea è paza chom’ela si suole esere, ché no∙ ne garà mai. Lorenzo è qui ongni dì una volta. Questo no∙ mancha. Io sto tutavia a pollo pesto. Poi che ti partitisti [sic] non à deto il(f) maestro, né queste donne no∙ m’àno voluto dire che male(cc) i’ ò, se no[n] che mi pare avere che mi venise dal chapo, ché anchora l’ò tuto intronato(dd). La tua Ma[r]g[h]erita ti si rachomarda [sic], e Nicholò e chostoro ti saluta.

 L’apo[r]tatore di questa letera si è Meo fornaio nostro dar [sic] Prato. Idio ti gardi !

 Per la tua Ma[r]g[h]erita ti si rachomanda, a dì XX di frebraio 1387.

 

[verso]

[main différente de celle de Francesco ; date de réception]

 1387, da Firenze, dì 21 di febraio.

 

a . Tilde superflu sur en.

b . Suivi de da rayé.

c .edore rayé et remplacé dans l’interligne supérieur par p(er)dere.

d .t corr. sur autre caractère peu lisible.

e .Suivi de pure rayé.

f .Tilde superflu sur le i.

g .b corr. sur v.

h .i corr. sur a, ltrui rayé et me ajouté dans l’interligne supérieur.

i .Suivi à la ligne suivante d’un signe peu clair, qui peut correspondre à un i, un r ou un début de p rayé.

j .t corr. sur r.

k .suivi de ta rayé.

l .u corr. sur autre caractère peu lisible.

m .micidi corr. sur d’autres caractères peu lisibles.

n .t corr. sur l.

o .ar corr. sur d’autres caractères peu lisibles et e ajouté dans l’interligne supérieur.

p .h corr. sur un premier u.

q .Suivi de tu rayé.

r .Abréviation insolite par q à hampe barrée suivi de u.

s .Suivi de che (?) mai rayé.

t .d et s corr. sur t et l. (u) i corr. sur un premier v.

u .i corr. sur un premier v.

v . i rayé après le d.

w .la avec l rayé.

x .vano corr. une première fois sur d’autres caractères peu lisibles puis rayé et remplacé par la même séquence dans l’interligne supérieur.

y .c corr. sur un premier h.

z .Suivi d’une douzaine de caractères corrigés puis rayés : [……] chosi sia.

aa .Suivi de il (avec tilde sur i) pitosto rayé.

bb .o corr. sur un premier i.

cc .e corr. sur un premier l.

dd .Suivi de iotemo (?) rayé.

[recto]

[main de Margherita]

 

  Au nom de Dieu, amen!

 

 J’ai reçu ta lettre, que j’ai vue avec plaisir. Je t’enverrai ce que tu me demandes, dès que je trouverai quelqu’un pour l’emporter, mais je le fais à contre-cœur, car tu as vraiment choisi un mauvais moment pour mener un chantier. Même si je devais en mourir, je te dirai la vérité, et je te l’ai toujours dite. Je trouve que tu as pris une mauvaise décision en restant là-bas pendant cette période à risque du Carême, où il est déjà assez difficile de vivre. Moi aussi, je voudrais que Dieu me fasse la grâce de me soucier aussi peu de moi qu’autrui ne se soucie de moi. Tu dois me comprendre ! Je te vois rester tout le temps avec une simple cagoule dans la cour, sous la pluie et au vent. Tu ne t’en aperçois même pas! Quand tu recevras une pierre sur la tête, alors tu feras un vœu à saint Antoine1 et à tous les saints. Et tu feras tout ton possible pour rendre heureux tes ennemis et tristes tes amis. Tu seras toujours le même Francesco. Malheur à celui qui perd des milliers pour un sou. Tu es bien de ces gens-là ! Je crains que cette maison soit celle qui gâtera ton âme sans te donner beaucoup de repos, ni maintenant ni à l’avenir, ni pendant ta vie ni après ta mort. Elle t’a bien fait perdre la tête! Tu t’en rends compte. Et tu sais ce que cela te coûte d’y rester. Mais d’un jour à l’autre, le temps s’écoule et tes peines s’aggravent.

 Je ne veux pas m’étendre sur ce point, car je suis un peu énervée, parce que je me soucie de toi. Je te prie de ne pas être ton propre assassin, de savoir te bien conduire, de vivre jusqu’au bout (?), car ce temps est très dangereux pour qui, comme toi, a un problème de santé. C’est maestro Giovanni2 qui le dit. Et rappelle-toi que tu a sauvé ta tête à la dernière heure. Les médecins disent qu’on n’a jamais vu un temps plus périlleux qu’en ce moment. Tu es sage. Tu sais bien ce qu’il te faut faire, car tu n’es plus un enfant et cela fait longtemps que tu es sorti de tutelle. Mais si c’était moi qui décidais, ou si j’avais autorité sur toi comme l’as sur moi, je te donnerais un tuteur, et parfois tu en aurais bien besoin. Je crois que nos gens vous ont avertis comme je me suis trouvée mal, quoique la lettre que j’ai reçue de toi n’en fasse pas mention. J’en suis très étonnée, même si ce ne sont des égards dont je me soucie peu. Peut-être ne te l’ont-ils pas écrit, quoique je l’aie dit à Iacopo da San Donnino3, le jour où tu es parti d’ici. Tu sais que ce matin-là, je t’ai dit que je ne me sentais pas très bien. À 22 heures, j’ai eu un fort malaise. J’étais alors dans la salle. Dieu m’a fait la grâce immense de pouvoir appeler à l’aide. J’ai perdu la parole et perdu complètement connaissance et je suis restée ainsi jusqu’à l’heure de la grosse [sonnerie]4. J’ai donné beaucoup d’inquitude à tous nos proches qui m’aimaient. Jusqu’alors, je n’avais jamais cru être sur le point de mourir. Cela aurait peut-être mieux valu, même si c’est une fin bien sombre de mourir ainsi à l’improviste. Dieu m’en garde comme tous ceux qui m’aiment, même si cela pourrait être mieux pour mon âme. Plaise à Dieu qu’il en soit ainsi ! Je te prie de revenir le plus tôt possible. Si le temps n’était pas aussi mauvais, je ne m’en soucierais pas. Tous les nôtres vont bien.

 Bartolomea5 est folle comme à l’habitude. Elle n’en guérira jamais ! Lorenzo6 vient ici une fois tous les jours. Tout va bien sur ce point. Je suis encore à la diète du poulet haché7. Depuis ton départ, le médecin ne m’a pas dit, non plus que les femmes de la maison, quelle est ma maladie. Mais il me semble que cela vient de la tête, car je l’ai encore toute assommée. Ta femme Margherita se recommande à toi, et Niccolò8 et les nôtres te saluent.

 Le porteur de cette lettre est notre fournier Meo da Prato. Dieu te garde!

 Ta femme Margherita, qui se recommande à toi, le 20 février 1387 [style florentin].

 

[verso]

[main différente de celle de Francesco ; date de réception]

 1387, de Florence, le 21 février.

 

1 . Saint Antoine d’Égypte avait été rendu très populaire par l’activité de l’ordre des Antonins et Francesco avait effectué un pèlerinage à Saint-Antoine-l’Abbaye (ou en Viennois) du temps de son séjour avignonnais.

2 . Maestro Giovanni di Banduccio da Prato, le médecin le plus utilisé par le couple Datini au cours des années 1390 (V. Rosati, Le lettere di Margherita Datini a Francesco di Marco (1384-1410), Prato, 1977, p. 11, 280, 281, 314 ; E. Cecchi, Le lettere di Francesco Datini alla moglie Margherita (1385-1410), Prato, 1990, p. 49, 261, 265 ; six lettres de lui à Francesco di Marco, 1390-1400, D.1090, 1402778-1402780 et 1402775-1402777 et une lettre de Francesco à lui de 1387, D.1086, 6101158 ; note de Francesco le mentionnant : D.1166, 9302433 ; et parmi les correspondances de proches de Francesco mentionnant ce médecin : D.1089/1, 1402967 ; D.1089/2, 134170 ; D.1090, 6100283 ; D.1105, 1400870 ; D.1108, 133558, 133561, 133562, 133566, 133568-133570, 1464 ; recette médicale composée par ce médecin : D.1174/13, cote provisoire 1502).

3 . Iacopo di Matteo da San Donnino, charpentier actif sur le chantier du palais Datini, qui circule à l’occasion tra Florence et Prato (J. Hayez, D. Toccafondi (éd.), Palazzo Datini a Prato. Una casa fatta per durare mille anni, t. 2, p. 485-486).

4 . Il s’agit de la sonnerie de (grosse) cloche qui annonçait à Florence la soirée, comme le signale un passage d’une lettre de Guido di messer Tommaso del Palagio à Francesco di Marco, datée du 30 juin 1397 (D.1095, 169) : « giu[n]sono sonata la grossa ».

5 . Esclave du couple Datini, motif comme d’autres servantes et esclaves de plaintes récurrentes des époux à propos de leur indiscipline, manque d’honnêteté et de sérieux (cf. C. Marcheschi, « ‘In Prato con XXIIII bocche in chasa’. Le donne della ‘famiglia domestica’ di Francesco e Margherita Datini », dans J. Hayez et D. Toccafondi (éd.), Palazzo Datini a Prato. Una casa fatta per durare mille anni, t. 1, Florence, 2012, p. 215).

6 . Il semble ici s’agir de Lorenzo di Matteo Boninsegna, un frère du dirigeant de l’agence Datini d’Avignon que Francesco utilisait par moment à Florence comme gestionnaire de ses intérêts.

7 . Une nourriture typiquement destinée aux malades, dont elle était censée corriger les humeurs par sa qualité « chaude ».

8 . Niccolò dell’Ammannato Tecchini, un Florentin qui avait épousé Francesca sœur aînée de Margherita et qui assurait à certaines périodes la gestion d’intérêts de Francesco.