La graphie comme sésame d’une carrière marchande

Piero di ser Lapo Mazzei à Francesco di Marco, 4 février 1399 (ASPo, D.1096, 132719)

 Cette lettre écrite à main posée avec une application marquée sur un papier soigneusement réglé présente quelques particularités. Elle provient du fils d’un ami de Francesco, le notaire ser Lapo Mazzei, originaire de Carmignano au sud de la plaine de Prato mais résidant à Florence, qui devient à partir de 1390 à la fois son principal conseiller en relations publiques et son guide spirituel. En bon père d’une famille nombreuse, ser Lapo est par ailleurs soucieux d’orienter ses fils vers des carrières d’artisan et de marchand. Parmi les cadeaux qu’il lui offre en retour de services, Francesco lui a laissé espérer un recrutement dans une agence Datini pour l’un de ses fils et même l’accueil de l’enfant en résidence dans son foyer, une forme de tutelle personnalisée pour suivre son apprentissage et mieux apprécier ses potentialités.

 La lettre se place quelques semaines avant le départ de Piero du foyer familial. Une missive de son père, datée du 4 février 13991 fait allusion à cette petite lettre, présentée comme la première écrite par l’enfant : « Egli vi scrive una lettera, ed è la prima mai fé, per darvi piacere ». D’après les usages éducatifs toscans, il a alors une dizaine d’années ; au début de l’année 1403 ser Lapo le présente effectivement comme âgé de 14 ans2. Piero dit n’avoir commencé à écrire que trois mois plus tôt, mais ser Lapo comme son fils évoquent déjà la seconde étape de l’éducation marchande, l’école d’abaque (calcul) que Piero a commencé à fréquenter mais qu’il ne peut quitter sans risquer de perdre ses connaissances toutes fraîches. Le jeune passera quelque temps dans le foyer Datini et il y laissera même un cahier de lignes d’écriture3. Mais ce n’est qu’en 1403, après une année passée chez Francesco suivie d’un apprentissage de 18 mois au comptoir du changeur Gucciozzo de’ Ricci4, que Francesco le recrute comme facteur pour sa compagnie de Barcelone, dont Piero fera partie jusqu’en juin 1411, au-delà de la mort de Francesco5. L’objet essentiel de la lettre est ainsi l’éventuelle initiation de l’enfant dans une carrière marchande, qui s’insère comme un maillon dans une longue chaîne de dons et services que se rendent mutuellement deux hommes adultes. Ce type de relations, pensé dans les termes de l’amitié, dépasse en effet dans cette société la sphère privée et la rencontre d’affinités personnelles pour assumer plutôt la nature d’une alliance couvrant toutes les facettes de l’activité sociale, jusque dans ses dimensions utilitaires ou professionnelles. En 1403 Francesco expliquera à Simone Bellandi, dirigeant de l’agence Datini de Barcelone et par ailleurs cousin de ser Lapo, que c’est surtout par amour pour le notaire qu’il recrute son fils, que ser Lapo souhaite alors éloigner de mauvaises fréquentations florentines6. Du fait de la nature clientélaire des rapports au sein des agences commerciales, la relation entre le dirigeant et ses employés et apprentis est fortement personnalisée et prend la forme d’un échange de fidélité et de dévouement de l’inférieur aux intérêts du supérieur contre la protection et l’avancement offerts par celui-ci au premier. Piero appelle déjà Francesco son “maître” et son second “père”; il prend soin d’affirmer toute sa disponibilité et sa bonne volonté et offre en outre sa reconnaissance sous forme de prières. Ser Lapo ajoute par ailleurs dans sa lettre déjà évoquée que Piero est le plus obéissant de tous ses enfants.

 Un autre thème sous-jacent est celui de l’importance de l’écriture dans la pratique marchande. Dans les Archives Datini nous ont été transmis d’autres exemples de missives écrites par des adolescents que leurs pères et grands frères adressaient à des dirigeants de réseaux pour placer leur fils ou leur frère. Les compétences révélées sont à la fois techniques (tracer clairement les mots, correctement transposés de l’oral à l’écrit, et les présenter dans une mise en page habituelle) mais aussi intellectuelles (composer le message pertinent, avec le ton et le formulaire appropriés). Piero produit non seulement la lettre la plus soignée dans cette catégorie mais il insiste longuement sur son application, en particulier à travers la métaphore, également attestée dans la littérature contemporaine, de l’acte graphique comparé au travail de la terre. La graphie à main posée n’annonce pas encore l’écriture cursive mercantesca que Piero utilisera à peine quelques années plus tard7. Dans son formulaire, la missive comprend quelques éléments inhabituels, comme la bénédiction qui suit l’adresse initiale. Et si elle se conforme dans l’ensemble au modèle épistolaire marchand (avec l’invocation-date initiale en particulier), le tracé de l’adresse extérieure perpendiculairement aux lignes du corps et au rectangle formé par la lettre pliée est plus conforme à la pratique des chancelleries et des lettrés, milieu d’appartenance de ser Lapo, qui dans son activité côtoie des personnages aussi importants que Coluccio Salutati, chancelier de la commune florentine.

 Un dernier point mérite d’être souligné: l’attention aux hiérarchies sociales, qui est alors inculquée aux enfants dès leur âge tendre. Divers témoignages, issus des Archives Datini mais aussi d’autres écrits italiens du XVe siècle, convergent avec cette lecture. Piero, que son père souhaite écarter de mauvaises fréquentations, dit explicitement ne pas vouloir que sa graphie devienne aussi fruste que celle d’un petit boutiquier, tel un charcutier (pizzicagnolo) ; il précise aussi l’activité de Francesco dans l’adresse, alors que le commerce est tellement pratiqué par les élites urbaines toscanes de la période que ce métier est plus souvent omis dans l’identification des individus.

Jérôme Hayez, juin 2018

1 . Ser Lapo Mazzei, Lettere di un notaro a un mercante del secolo XIV, éd. C. Guasti, Florence, 1880, t. 1, p. 215-216. http://aspweb.ovi.cnr.it/.

2 . ASPo, D.1111, 6000749 ; http://datini.archiviodistato.prato.it/la-ricerca/imageView/ASPO00148952/datini-francesco-marco-bellandi-simone-andrea-40?index=0&pageName=carteggio&startPage=0&query=&jsonVal=%7B%22jsonVal%22%3A%7B%22startDate%22%3A%22%22%2C%22endDate%22%3A%22%22%2C%22fieldDate%22%3A%22dataNormal%22%2C%22codice%22%3A6000749%7D%7D&orderBy=&orderType=asc ; passage publié dans J. Hayez, « Les correspondances Datini : un apport à l’étude des réseaux marchnds toscans vers 1400 », dans E. Malamut, M. Ouerfelli (dir.), Les échanges en Méditerranée médiévale. Marqueurs, réseaux, circulations, contacts, Aix-en-Provence, 2012, p. 185.

3 . Hayez, « Les correspondances Datini… », p. 181 et 198.

5 . F. Melis, Aspetti della vita economica medievale, Sienne-Florence, 1962, p. 250-253, 257, 266.

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